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Le terme "Raku" contenant une
multitude de références tant historiques que
contemporaines, philosophiques que techniques,
comment savoir de quoi l'on parle lorsque l'on
emploi ce mot?
En ce qui concerne mon travail, je pense
n'utiliser qu'une partie technique, infime, de
ce que peut être le Raku.Je ne sais pas
d'ailleurs si j'ai jamais fait de Raku ! J'ai
voulu, à mes débuts, décorer mes pièces par des
craquelures. Effet sublime découvert au Musée
Guimet (sur un vase - bouteille chinois dit
"Guan" en grès) unique décor de cette pièce, une
craquelure vivante, sensible, étonnante. J'ai lu
dans le livre de Bernard Leach (la bible des
potiers ) que la craquelure était un défaut
appelé "tressaillage" car la pièce était sortie
trop chaude du four... J'ai donc volontairement
défourné à des températures de plus en plus
élevées. Lorsque j'ai montré mon travail, on m'a
parlé de Raku.. !!???
J'avais 30 ans, et depuis je garde cette
étiquette, mais aujourd'hui cela me paraît un
peu loin de moi.Car, à la technique "Raku" que
je vais tenter de vous décrire, il faut ajouter,
pour ma part, le travail des bois ajustés, les
tissus émergeants de cavités amoureusement
prévues, les liens noués longuement, les
fragments enfin rassemblés, qui sont ma démarche
personnelle.La pratique "Raku " consiste en la
cuisson de pièces céramiques émaillées et cuites
entre 900 et 1000°, afin d'obtenir la fusion des
émaux. A partir de ce moment où la température
est atteinte, là où le potier traditionnel
éteint son four et attend qu'il soit froid pour
sortir ses pièces, le potier de Raku va ouvrir
son four à chaud (donc entre 900 et 1000° ) et,
à l'aide de pinces, il va défourner ses pièces
incandescentes pour les tremper dans l'eau
froide (ce que je ne pratique jamais), ou les
enfouir dans de la sciure de bois, des copeaux,
des journaux etc...pour les plus raisonnables.
Certains, pour les plus fous d'entre nous,
allant jusqu'à enfumer avec des pneus !!!Dans
cet instant le choc thermique est d'une violence
extrême. L'émail peut craqueler, ce qui est un
effet souvent recherché, mais ce choc thermique
peut tout aussi bien faire casser la pièce (la
taille de celle-ci augmentant le risque). Une
fois déposée dans la sciure, ou tout autre
matériau combustible, la pièce subit un
"enfumage". Si l'on a laissé des parties non
émaillées sur le pot, celles-ci deviendront
noires, irréversiblement, par l'action du
carbone. La fumée pénétrant dans les craquelures
de l'émail va révéler celles-ci en les
noircissant. L'oxyde de cuivre, qui donne des
verts en céramique (faïence) peut se transformer
en rouges ou évoluer en métallisations cuivrées
lors de cet enfumage, car la pièce, noyée dans
la sciure (pour mon cas) en l'absence d'oxygène,
se trouve en atmosphère réductrice (carbone )
d'où une transformation des couleurs .Ceci pour
les grandes lignes d'un principe de cuisson
particulier, où beaucoup de phénomènes se
produisent essentiellement "après" la cuisson.
C'est à dire, au moment où tout est joué pour
les autres potiers, pour nous: tout commence.
Évidemment on n'oubliera pas que l'on ne sort du
four que ce que l'on y a mis: notre désir de la
pièce, notre expérience, la part de risque
évaluée, acceptée et enfin ce regard que l'on
porte, que "je" porte sur cet objet fini, et qui
peut me surprendre moi-même, vais-je l'accepter
et accepter de vous le livrer ?
Car nous sommes dans ce moment crucial,
définitif, où la décision de montrer fait encore
partie de l'acte de création .
Le Raku tel qu'il est pratiqué en Occident par
les céramistes contemporains n'a certainement
qu'un lointain rapport avec ses origines qu'il
faut peut-être rappeler.Cette pratique naquit au
Japon au 16 ème siècle, alors que dominait la
porcelaine chinoise, fine, décorée et
irréprochable tant dans ses formes pures que
dans son émail virginal. Mais ceci ne
correspondait pas à cette nouvelle pratique
culturelle, la Cérémonie du Thé, élaborée par
Rikyu sur la base du Wabi (1) . C'est autant
pour la "manière de faire" cette céramique, que
pour ses résultats (asymétrie des formes,
craquelures, rugosité, épaisseur de l'émail) que
le Raku va être adopté et développé au Japon car
il y aura une adéquation parfaite entre cette
nouvelle philosophie du Thé et ce nouvel art
céramique.Depuis 400 ans des générations de
potiers "Raku" ( Raku-Kenzan,
Raku-Keinyu..."Raku" devenant un titre
honorifique au Japon) perpétuent cette pratique
devenue une réelle culture développée
essentiellement autour des bols à thé, et de
pots à eau (donc de petites dimensions ).
En Occident, certains d'entre nous ont été
sincèrement touchés par cette philosophie, et
l'appliquent. Beaucoup d'autres, tout en
connaissant l'origine, ont démontré qu'une
modernité était possible, en ne limitant pas la
technique Raku à des bols ou à des pots à eau.
Ils ont choisit d'explorer à leur tour et sans
l'imiter (la dimension de leurs pièces le prouve
), une pratique libératoire au service de leur
sensibilité.Chacun peut donc avoir sa définition
personnelle du "Raku" qu'il pratique, car elle
peut-être synonyme de liberté et permet la
recherche de soi-même.
Pour ma part: « le Raku est, avant toute
considération technique, un état d'esprit. Il
consiste à provoquer des " accidents" plus ou
moins contrôlés, et chaque pièce entraîne un
accord ou un refus de cet accident. En cela le
Raku est exigeant car il nous confronte à nous
même sans complaisance, il demande de la rigueur
et de la fantaisie, du savoir faire et de
l'improvisation, de la douceur et de la
violence. Peut-être nous passionne-t-il autant
parce qu'il sait se nourrir de toutes ces
contradictions qui font la richesse des
êtres**».
** 1985
Christine
Fabre

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